Chroniques d'un jeune prof en Ile de France, d'un être tout à fait normal en dehors et qui aime son métier. Êtes-vous prêts à passer de l'autre côté du bureau ? (Et si tout ça n'était que fiction ?)
A l’heure où mes nouveaux collègues dans la fonction découvrent leur « mutation », je ne peux m’empêcher de repenser à la mienne.
J’ai pour habitude de dire que l’Ed. Nat’ est une merveilleuse agence de voyage, et pour cause !
Tous les profs qui enseignent pour la 1ère fois doivent participer à ce grand mouvement national qu’on appelle « mutation inter-académique ». En quoi consiste ce mouvement collectif ? En tant que jeune prof, nous sommes amenés à formuler des vœux : « Veux aller exercer mes talents de pédagogue dans telle ou telle académie ». Rien de plus simple n’est-ce pas ? En général, chaque jeune prof demande à rester dans la région qui l’a vu naître, grandir et devenir cette créature bientôt mutante. Ce ne serait pas fun du tout ! C’est pour ça qu’un système de « points » a été mis en place :
Chaque collègue débutant reçoit 21 points. Ces points vont servir à « acheter » sa nouvelle destination d’enseignement. Dans sa grande
générosité, le ministère nous accorde 0,5 point bonus si on désire rester dans notre académie "maternelle". Et, encore, dans son immense générosité, il nous accorde aussi un bon d’achat de 50
points valables 3 ans sur notre 1er vœu et à utiliser en une seule fois (voir conditions en magasin). Waouh ! Quelle richesse !
Trop cool l’Ed. Nat’, je vais pouvoir acheter la destination d’enseignement rêvée ! Tiens pourquoi pas le soleil de Nice, soyons fous ! Je mets « Nice » en 1er vœu,
j’utilise mes points bonus, ce qui me fait 71 points ! Mais au fait, combien coûte cette académie ? Ha ! Ha ! C’est là que commence la partie funky de l’histoire : on ne
connaît pas les « prix » de nos destinations envisagées ! Tout comme au Monopoly, notre « Rue de la Paix » est souvent la Corse ou notre académie d’origine et notre
« Boulevard de Belleville » c’est Créteil, Versailles ou encore Amiens. Et attention, si on n’obtient aucun de nos vœux, c’est direction le soleil de Créteil ou Versailles !
Bref, on a intérêt à obtenir quelque chose figurant parmi nos vœux avec nos points.
Bon, je l’admets, je suis mauvaise langue. On connaît les prix de nos académies……un an après avoir participé aux mutations. Ceci nous est alors trèèèèèèèèès utile n’est-ce pas ? Ben oui, en réalité, pour estimer les chances d’obtenir notre 1er vœu nous n’avions (enfin fallait bien les chercher hein. Merci les syndicats) que les barèmes (c’est à dire les « prix » des académies) des années antérieures. Et là, le trader-boursicoteur qui sommeille en nous se réveille. Les fiches-barèmes ne nous quittent plus, on spécule, on rêve et pour nous ramener dans la réalité, on assiste à une formation IUFM sur les mutations.
Jeudi 19 novembre, après-midi. La centaine de jeunes profs de l’académie est réunie dans une très grande et très vieille salle de l’IUFM. On nous explique le système de points que je vous ai expliqué auparavant. Aurélie, Carole, Mat, et moi-même ponctuons le discours du formateur de « pfffff » montrant à la fois notre incompréhension face à ce système et notre exaspération. Deux heures plus tard, notre exaspération a laissé place à des rires nerveux. La formation s’est transformée en foire aux questions personnelles. « J’ai 54 ans, j’ai déjà travaillé 10 ans dans la fonction publique il y a une dizaine d’années et j’aurais aimé savoir combien de points j’ai ? ». « T’as pas des cailloux pour lui lancer dessus ? » me demande Carole. « Si j’en avais je lui aurais déjà lancé » lui répondis-je. Oui, car plus tu es âgé dans la fonction publique, plus tu as de points (genre plusieurs centaines). Face à ce genre de personnes, on venait de comprendre que « Ouais ben de toutes les manières, on se fait avoir. On va tous se retrouver à Créteil ! ». Carole avait raison. Voilà ce qui nous a occupé les mois de novembre, décembre, janvier et février. Nous spéculions lors des formations IUFM, repas à l’IUFM, dans le train, en attendant dans le train….Jusqu’au jour où, fin février, après une journée aussi fatigante qu’inutile que peut l’être un stage d’observation en lycée (alors qu’on enseigne tous au collège), une charmante standardiste m’appelle.
Je sortais tout juste de la voiture. « Bonjour c’est le service des mutations, je vous appelle pour vous part de votre projet de mutation ». « Projet » (rire). Les « projets » de mutation de l’Ed. Nat’ sont très souvent définitifs. Trop bien, pensais-je, je vais avoir confirmation que je vais aller enseigner sous le soleil de Nice !! « L’académie de Créteil » m’annonce-t-elle avec une voix sucrée comme pour mieux faire passer la nouvelle. Je suis maintenant dans la cage d’escalier de l’immeuble et continue ma conversation. Petit choc. « Mais….euh….. vous êtes sûre qu’il n’y a pas d’erreur ??? ». « Non, non. Bonne fin de journée monsieur. » J’admire encore aujourd’hui son sens de l’humour. Je me voyais déjà enseigner dans une cité entourée de tours et elle me souhaite une bonne journée…elle se moque de moi en plus ! Après avoir annoncé la mauvaise nouvelle à tout le monde qui se trouvait à proximité, j’envoie massivement des sms à mes collègues. Seul petit réconfort : nous sommes presque tous (Soso, Carole, Mat, Jules, et moi) mutés dans cette merveilleuse académie de Créteil.
Carole avait donc raison lors de la formation IUFM. Le soir-même à la télévision, ce qui faisait la une était une énième agression de prof…à Créteil. Je frissonnais. Pour rien. Les endroits dans lesquels j’enseigne actuellement se trouvent bien dans l’académie de Créteil mais ne ressemblent en rien à l’image qu’on se fait de cet endroit. Comme quoi…

A suivre…